| Dix
ans après, le traumatisme du séisme de Kobé persiste
Masami
Kosaka se souvient bien de la date: 17 janvier 1995. Ce jour-là,
une puissante secousse détruisait sa maison, tuait
plusieurs milliers de personnes en rasant les habitations
et déclenchait des incendies en chaîne. "Notre
maison, notre voiture, tout a brûlé. La seule
grande consolation, c'est qu'aucun membre de ma famille n'a
perdu la vie."
La
ville s'est remise sur pieds et, hormis quelques cicatrices
parfois laissées à dessein, en apparence Kobé
et son million d'habitants se sont remarquablement bien rétablis
de cette secousse de 7,3 qui avait fait au moins 6.400 morts.
Mais le traumatisme reste présent dans les têtes
et il a été ravivé par le cataclysme
du 26 décembre dans le Sud-Est asiatique.
Au
Japon, on sait bien en effet ce que tsunami veut dire, et
même si on est entraîné dès l'enfance
à faire les gestes qui peuvent sauver en cas de séisme,
on doit vivre en permanence avec cette épée
de Damoclès. D'autant que les scientifiques craignent
une secousse de grande amplitude à Tokyo dans un avenir
impossible à déterminer mais qui peut être
proche.
Lundi,
on se remémorera l'événement à
l'occasion de diverses cérémonies. A l'heure
précise du tremblement de terre, 5h46 du matin, plusieurs
centaines de personnes ont été invités
à se recueillir dans un parc voisin de l'hôtel
de ville, chacun tenant une bougie pour former les chiffres
17-1. L'empereur Akihito, l'impératrice Michiko et
des représentants du gouvernement doivent assister
à diverses autres commémorations.
Il
y a dix ans Kobé était une ville touristique,
prisée pour sa gracieuse architecture du 19e siècle
et son site exceptionnel: adossée à la montagne,
la ville a les pieds dans l'océan. Il y a dix ans,
elle devenait soudain le synonyme de la puissance ravageuse
de la nature mais aussi de l'impuissance de l'homme lorsqu'il
est insuffisamment préparé à faire face,
ce qui était le cas des autorités à l'époque.
Les
conduites de gaz ont éclaté et ont déclenché
des incendies qui ont ravagé des quartiers entiers.
Les hôpitaux ont été complètement
débordés par près de 44.000 blessés.
Des milliers de sans-abris ont dû être hébergés
dans les gymnases et les établissements scolaires,
les dégâts étant chiffrés à
10.000 milliards de yen (73 milliards d'euros).
"Quand
quelque chose de cette nature vous arrive une fois, vous ne
l'oubliez jamais", confie Kimiko Ishida, une femme de
67 ans qui a perdu un membre de sa famille. Personne n'a oublié.
Plusieurs monuments ont été érigés
et les noms des victimes ont été gravés
sur les murs d'une crypte près de la mairie.
Dans
les librairies, on trouve nombre d'ouvrages commémorant
l'événement, des témoignages de survivants
et aussi des guides sur les gestes qui peuvent sauver en cas
de tremblement de terre et de tsunami (mot japonais signifiant
"la vague dans le port").
L'événement
est d'autant plus dans les mémoires que pour l'archipel,
il s'agit d'une époque maudite. L'économie nippone
était en plein marasme depuis les années 80,
et deux mois après le séisme avait lieu dans
le métro de Tokyo un attentat au gaz toxique par un
groupuscule apocalyptique, la sinistre secte Aum Shinrikyo.
Cet
anniversaire est aujourd'hui l'occasion de célébrer
le remarquable rétablissement de Kobé. Le trafic
est dense sur les autoroutes sur pilotis qui s'étaient
écroulés quand ils ne s'étaient pas couchés
sur le côté, offrant alors les images les plus
frappantes des effets de ce séisme. Les logements provisoires,
qui ont abrité des rescapés pendant des mois,
ont finalement disparu et les édifices lézardés
ont été lavés de ces rides inquiétantes.
Mais
certains quartiers, comme celui de Nagata, où vit la
famille Kosaka ne s'en sont jamais remis. Une partie de la
population est partie définitivement et Masami Kosaka,
qui a un magasin de fruits et légumes, dit qu'elle
n'a plus la clientèle de jadis. Son commerce a été
reconstruit en face de l'endroit où se dressait l'ancien.
"Les commerces ici ne vont pas bien, dit-elle. Il n'y
plus grand monde qui vit ici maintenant et très peu
de gens viennent jusqu'ici pour faire leurs courses".
Plus
grave, certains se demandent si le Japon a vraiment tiré
les leçons de l'expérience. De sérieux
doutes subsistent en effet sur la sécurité des
villes nippones en cas de secousse majeure. Une étude
en décembre estimait qu'un séisme dont Tokyo
serait l'épicentre ferait au moins 12.000 morts et
détruirait 850.000 logements.
Mais
pour Ritsuko Hatanaka, un femme de 81 ans, qui n'a pas oublié
le bombardement de sa ville natale de Kanazawa pendant la
Deuxième Guerre mondiale, "comparé à
la guerre, le tremblement de terre n'est rien".
Source
: AP |