| Le
"camp des Milles", un vestibule d'Auschwitz encore intact
Dans
une immense briqueterie rouge des abords d'Aix-en-Provence,
quelque 2.500 Juifs de la région de Marseille, pour
l'essentiel étrangers, ont été internés
puis déportés à l'été 1942,
la plus tragique étape de la vie du "camp des
Milles".
Contrairement
à de nombreux autres camps d'internement de France,
celui des Milles, un faubourg d'Aix, est demeuré en
l'état, rendant palpables les faits terribles qui s'y
sont déroulés.
On erre encore aujourd'hui parmi les 15.000 m2 de dédales
sur quatre étages de cette tuilerie fermée après
les grèves de 1937, mais rouverte après-guerre,
que l'on croirait transposée de l'Angleterre industrielle
du XIXe siècle.
Il
y règne un froid glacial, en particulier dans les anciens
fours énormes où "logeaient" les prisonniers,
baignés de poussière rougeâtre. Au total,
11.000 personnes y furent internées, dont des artistes
et intellectuels tels que Max Ernst.
Le pire n'a pas été immédiat dans ce
lieu réquisitionné en 1939 par l'armée
française, aux fins d'internement des "ressortissants
des puissances ennemies". Soit, pour l'essentiel... des
anti-nazis, parmi lesquels beaucoup de Juifs, réfugiés
en France. "Un paradoxe et un scandale, mais dans la
logique administrative de la IIIe République, prise
dans son imbécilité bureaucratique", explique
Jean-Marie Guillon, professeur d'histoire contemporaine à
l'Université de Provence, à Aix.
La
deuxième phase du camp, à partir de l'été
1940, correspond au début de l'Etat vichyste. "Les
Milles", placés sous administration du ministère
de l'Intérieur, servent de camp de transit pour les
étrangers candidats à l'émigration. Marseille
est le seul grand port de la zone non occupée, on y
trouve de nombreuses associations humanitaires.
"On
peut encore sortir du camp, mais Vichy est partagé
entre deux logiques contradictoires : se débarrasser
de la gestion des camps, mais conserver sous contrôle
des sujets jugés dangereux comme de nombreux communistes",
note M.Guillon. Beaucoup de Juifs d'Europe de l'est se trouvent
aussi dans ce camp surpeuplé (jusqu'à 3.500
internés). C'est, accessoirement, l'époque où
les murs intérieurs sont livrés aux mains d'artistes
internés. Des fresques en témoignent aujourd'hui
encore.
La
troisième étape "est directement liée
à la politique d'extermination nazie", selon M.
Guillon. Entre août et septembre 1942, environ 2.500
Juifs, dont des femmes et enfants, sont envoyés des
Milles à Drancy, donc vers la mort.
Les
convois partaient de la voie de chemin de fer jouxtant l'usine.
Le directeur général de l'UGIF (Union générale
des Israélites de France), Raymond Raoul Lambert, lui-même
déporté, évoquera ces "wagons noirs
comme des corbillards" et le sort de ces Juifs "livrés
par mon pays qui leur avait promis asile à ceux qui
seront leurs bourreaux".
Un
wagon-souvenir d'époque, quelques stèles et
un petit lieu d'exposition rappellent aujourd'hui ces faits
après des années d'oubli, jusqu'en 1983 où
la salle des fresques fut in extremis inscrite comme monument
historique.
Rien
de comparable toutefois avec le vaste projet de mémorial,
un "lieu d'éducation citoyenne et de culture",
qui devrait voir le jour en 2007, d'un montant de 14 millions
d'euros. Une large partie y sera consacrée à
"l'explication des mécanismes individuels et collectifs
produisant l'engrenage de la barbarie", assure Alain
Chouraqui, directeur de recherche au CNRS et président
du comité de pilotage du projet, soulignant qu'aucun
camp d'internement français n'a encore bénéficié
d'un aménagement pédagogique de ce type.
Source
: AFP |